
Un récit basé sur des histoires vécues
Une nouvelle bande dessinée de Paco Roca, créateur de bandes dessinées espagnoles, vient de sortir en 2025. Un travail remarquable qui vient d’être publié aux Éditions Delcourt, qu’il a réalisé avec Rodrigo Terrassa, journaliste au quotidien El Mundo. Paco Roca est un auteur reconnu qui a déjà publié des ouvrages dessinés en lien avec le contexte de la guerre civile (La Nueve, Retour à Eden). Les deux auteurs nous ramènent dans la triste période de l’après guerre, au début de l’ère franquiste, période ou la répression contre les familles républicaines a été terrible et massive. Le récit s’appuie sur des histoires vécues dans la région de Valence, plus précisément dans la commune de Paterna. Cette ville de province qui accueillait une caserne militaire accolée au village fut le théâtre d’exécutions massives de la population civile par les forces franquistes. Le cimetière est devenu, en quelques mois un réceptacle hallucinant de cadavres qui en fit une des fosses communes les plus importantes d’Espagne. L’histoire chemine avec quelques personnages qui sont en lien avec les familles persécutées, notamment Pepica Celda qui se battra durant de longues années avec les élus, l’administration et les mentalités pour faire ré ouvrir la fosse commune 126 ou gisaient depuis 73 ans les restes de son père. 73 ans d”inquiétude, d’incertitude folle. Le récit nous amène ensuite à découvrir un autre personnage important dans tout cela, Leoncio Badia, fossoyeur obligé du cimetière qui ne cessera de chercher des solutions clandestines pour remettre de l’humanité dans sa triste tache : par exemple, tout simplement aligner les corps dans les fosses plutôt que de les jeter comme de vulgaires sacs au fond du trou, cacher des petits fioles sous les corps qui permettraient, peut être d’identifier les personnes dans les futures années, récupérer des effets personnels sur les cadavres pour les redonner aux familles, et surtout de permettre aux femmes de venir reconnaitre leur époux et de tenter de leur proposer d’autres modes de sépulture plutôt qu’un entassement anonyme dans les fosses. Toutes ces actions se faisaient dans la clandestinité et Leoncio a bien en failli en faire les frais.

Un récit riche d’enseignements sur la période
Pour les personnes qui connaissent peu ou mal cette période tragique, le travail des auteurs permet de comprendre et d’analyser tout l’enjeu qu’il y a eu pour ces familles espagnoles pour identifier, retrouver leurs proches et tenter d’en faire le deuil nécessaire.
Le récit commence avec un campagne de fouilles menée par des archéologues qui s’apprêtent à dégager les nombreux restes de la fosse 126. On comprend que cette opération n’a pu se faire sans la ténacité de Pepica Celda et que celle-ci réussi à trouver les dernières aides financières autorisées par la loi de la mémoire historique de 2007. En effet ces aides seront ensuite suspendues par le nouveau président du Parti Populaire (P.P.) , Mariano Rajoy. Mais on y comprend aussi qu’il existe des enjeux plus proches pour faire ré ouvrir ces fosses, enjeux avec les élus locaux qui freinent au maximum ce type de démarches, enjeux aussi entre les habitants dont les parcours des membres ont pu être mêlés aux massacres ou tout simplement anxieux de faire ressurgir ces moments tragiques. On y comprend aussi que l’Espagne est un des rares pays d’Europe à ne pas avoir réglé clairement la question d’offrir des sépultures à toutes les victimes, quelque en soit le bord politique. La question essentielle et anthropologique d’honorer ses morts est devenue un odieux chantage pour permettre à la droite de continuer à régler ses comptes avec ses anciens adversaires pourtant soumis par la victoire militaire et politique.
Un autre enseignement nous replonge dans la méthode judiciaire expéditive des procès fantoches qui n’avaient pour but premier que d’envoyer au peloton tous les ennemis du camp fasciste mais aussi des individus de la société civile qui n’étaient, ni des militants, ni des combattants, ce qui fut le cas du père de Pepita Celda. Des méthodes qui ne s’appuyaient aucunement sur des éléments factuels et vérifiées mais la plupart du temps conduites par des jugements orientés politiquement et des règlements de compte. Notre cher fossoyeur échappera au triste sort uniquement parce qu’on l’obligera à endosser son rôle de croque-mort contre sa survie.
On découvre aussi le rôle primordial des femmes qui ont eu une place importante dans ce récit. Présentes dans la lutte pour ouvrir les tombes, pour soutenir à l’époque leurs maris en prison, pour tenter de trouver des solutions afin d’obtenir des sépultures décentes pour les fusillés, pour s’occuper des enfants et gérer les deuils infantiles trop fréquents à l’époque. Une figure féminine est aussi présente tout le long du récit par la présence de la jeune jeune archéologue, enceinte qui s’engage dans sa relation avec les familles des défunts…

Une recherche longue et patiente
Outre le long travail de prospection accomplie par les auteurs pour reconstituer le récit et lui donner forme, les informations sur ces massacres avaient fait l’objet de recherche en amont.
Citons tout d’abord le travail de mémoire de Leoncio Badia, lui même, qui conservait des listes de noms, des fragments de vêtements, des boutons de tous les défunts. Pendant les fouilles archéologiques, au bout de 7 mois de travail, 144 victimes de la répression franquiste avaient été localisées, toutes fusillées entre le 27 et le 29 Aout ou les 11,12 et 14 septembre 1940. Pendant que la seconde guerre mondiale battait son plein, l’Espagne fasciste exécutait à tour de bras loin de toute communication internationale, Il existe 135 fosses communes dans le cimetière municipal de Paterna, 2200 personnes ont été assassinées dans les environs. Ce lieu est celui qui concentre le plus grand nombre de crimes contre l’humanité commis une fois la guerre civile terminée.
Un historien dans les années 80, s’est penché sur la question des fusillés de Paterna. Il s’agit de Vicent Gabarda, historien, chercheur et docteur en histoire de l’Université de Valence qui a établi, à partir des registres d’état civil, la liste des noms de fusillés. Cette première liste a été publiée dans un premier temps parue dans la revue El Tiempo mais Gabarda en aussi rédigé un ouvrage paru en 1933 intitulé Els afusellaments al Pais Valencia (1938-1956). Un autre ouvrage a suivi en 2020, El cost huma de la repressio al Pais Valencia (1936-1956) dont vous trouverez ici le lien de téléchargement partiel de l’ouvrage (écrit en catalan).
Dans les références de recherche sur les fosses communes il faut aussi noter l’ouvrage important de Santiago Massias et d’Emilio Silva Les fosses du franquisme publié en France en 2006 chez Calmann-Levy

Nous ne confluerons pas cet article sans remercier les auteurs de cette bande dessinée passionnante, touchante et parfois, bien sur cruelle, au regard des faits racontés. Mais la narration proposée est captivante, le graphisme de Paco Roca simple et tendre renforce l’humanité du récit. Une très belle réalisation, dans un album de près de 300 pages présenté à l’italienne qui montre une fois de plus que la bande dessinée n’est pas un sous art mais un excellent moyen pour raconter, communiquer, vulgariser et partager la connaissance historique. Nous continuerons sur ce site à proposer ce genre d’approche.
Jean-Michel Pérez Zapico, administrateur du site Octobre 34
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