Interview d’ Heliodora Otero Perez (Dory) du 03 01 2023 à Gavilanes (Avila)

Dory ouvre devant nous sa malle aux souvenirs, une grande malle mexicaine cerclée de métal. A l’intérieur s’y trouvent des posters, des affiches, des dessins et surtout, des lettres, beaucoup de lettres. Toute une vie de correspondance est amoncelée ici et nous échangeons depuis un certain temps pour en explorer les contenus.

La valise mexicaine pleine de souvenirs

Dory sort un paquet de vieilles lettres entouré d’un élastique jaune qu’elle me tend. Il s’agit de la correspondance qu’a reçue son mari Adolfo Pérez Zapîco, à l’époque où il fut incarcéré dans le début des années soixante dix, sous le franquisme.

Le périple d’Adolfo

Adolfo a toujours été, depuis sa première jeunesse, un militant communiste. Originaire des Asturies dans la vallée minière de Turon (Mieres), sa famille a explosé durant la guerre d’Espagne. La mère Bernarda, avec ses nombreux enfants, fuit son pays natal pour se réfugier à Barcelone puis en France. A ce moment-là, Adolfo à tout juste huit ans et se retrouve suite à des circonstances imprévues liées au chaos de l’exode au moment du passage de frontière, recueilli en Belgique. La famille se reconstitue quelque temps plus tard en France, en Charente maritime.

Adolfo Pérez Zapico à son arrivée en France

A l’âge adulte, son engagement communiste s’affirme en France et s’endurcit. Adolfo rêve toujours d’intégrer le maquis en Espagne. Il  revient tous les étés en Espagne, dans les Asturies, pour des missions du Parti en lien avec les communistes de France et de La Rochelle.

Puis il décide de revenir vivre en Espagne à la fin des années soixante, il rejoint alors Madrid clandestinement. Il cherche à se faire reconnaître pas la cellule communiste du quartier de Tétouan, près de la plaza de Castilla et petit à petit s’immerge dans la vie politique clandestine. Malheureusement  l’activité du groupe de militants communistes est dénoncée par l’un des leurs, un jeune étudiant, sous la pression de la police de la dictature. Tout le groupe est arrêté. Adolfo se retrouve emprisonné à la Puerta del Sol dans les sous-sols de la Gobernacion où l’on entasse les prisonniers dans de sombres cachots minuscules. Très vite le soutien autour d’Adolfo s’organise. Carmen Udohondo qui est en lien avec le groupe PC de La Rochelle et qui accompagne le soutien de son propre mari Victor Diaz-Cardiel, vient visiter Adolfo et accompagne le jeune prisonnier dans ses démarches. Cette dernière ira rencontrer Maria Luisa Suarez, membre du comité central du P.C.E. ,  une avocate de renom dans les milieux syndicalistes et ouvriers afin qu’elle assure la défense d’Adolfo. Beaucoup de monde s’entasse dans les cachots et les prisonniers subissent des sévices de la part de la police politique. Nous sommes en Décembre 1970.

Dory débarque du Mexique

Dory, quant à elle, arrive du Mexique. Ses parents ont fui l’Espagne pour rejoindre le Mexique à la fin de la guerre civile, le Mexique étant un des rares pays à apporter une aide concrète aux républicains.  Au moment des fêtes de Noël, Dory arrive à Paris, puis rejoint la petite ville de Pons en Charente maritime, où se trouve une partie de la famille réfugiée, puis retourne finalement à Paris. C’est de la capitale qu’elle apprend l’arrestation d’Adolfo. Comme il lui reste une partie de son billet d’avion inutilisé, elle décide de se rendre à Madrid en Février pour tenter de rendre visite à Adolfo. Et pourtant elle ne connaît guère cet oncle avec qui elle a peu parlé. Dory a un contact à Madrid, celui du couple Mary et Adolfo Bachiller, mais qui ne peuvent l’héberger car ils sont eux-mêmes clandestins. Elle est finalement hébergée par la maman qui lui prépare un bon repas afin de l’amener à Adolfo au cachot. Mais reçu par le chef de la prison, Dory n’arrivera pas à passer les différents barrages pour apporter la nourriture à son oncle. Le chef lui dit ironiquement “Ici c’est comme un hôtel, les prisonniers ne manquent de rien” …

Dans la famille en France, c’est l’émoi. Jean Jauneau, le beau-frère d’Adolfo, descend immédiatement à Madrid pour le visiter. La cellule du parti communiste de La Rochelle suit de près l’affaire de l’incarcération d’Adolfo. Mais Jean est très malade, il a une infection et de la fièvre. Avec Dory, il trouve un vieil hôtel pour héberger Jean. Puis arrivent à Madrid, Pacita une nièce d’Adolfo et son mari Jean Ramaud accompagné d’un prêtre de La Rochelle. Jean change d’hôtel mais finalement il doit retourner en France tellement il ne sent pas bien. C’est l’avocate Maria Luisa qui réussit à récupérer la voiture d’Adolfo, une Opel, afin que Jean puisse rentrer en France avec. Finalement et grâce à l’aide de Carmen Udohondo, Dory va enfin réussir à rencontrer Adolfo. Il était temps car son visa d’un mois en Espagne est en train d’expirer. Dory se souvient très bien de cette première rencontre :

 « C’était une immense salle très haute, avec beaucoup de parloirs. Il  avait un gardien en hauteur qui nous surveillait. Nous devions nous parler au travers d’une vitre trouée. Mais parler n’a pas été le plus facile pour nous deux. Adolfo a été très surpris de voir que moi, sa nièce mexicaine était assise en face de lui. Et puis moi, j’étais très impressionnée. ». 

Adolfo restera finalement 31 jours dans les cachots de la Gobernacion et sera transféré dans la prison de Carabanchel après une semaine de transition sanitaire.

Dory doit repartir en France dès le lendemain. Adolfo restera incarcéré à Carabanchel durant une année. Pendant ce temps-là, Dory  trouve du travail à Paris comme standardiste à l’hôtel Meurice.

La prison de Carabanchel à l’abandon

La prison de Carabanchel a été construite en 1940, au lendemain de la guerre civile, par de détenus républicains condamnés aux travaux forcés. Elle n’a jamais été complètement terminée. La répression franquiste lui a fait rapidement dépasser sa capacité d’accueil théorique de 2.000 personnes. De nombreux dirigeants politiques et syndicaux de l’opposition y sont passés. Le centre a connu plusieurs mutineries, liées aux pénibles conditions de détention. La dernière, intervenue en 1977, après la mort du caudillo, a débouché deux ans plus tard sur une nouvelle loi pénitentiaire. En 1999, la prison fermait ses portes, avant de tomber totalement à l’abandon et être pratiquement totalement détruite en 2008.

Durant son emprisonnement Adolfo reçoit beaucoup de correspondance de la part de la famille et Dory continue à lui écrire régulièrement. Adolfo insiste alors pour que Dory revienne en Espagne pour le rejoindre. Celle-ci le rejoint effectivement en Février 1972 et commence à travailler pour l‘avocate de Comisiones Obreras, Maria Luisa Suarez. Celle-ci, membre d’un groupe d’avocats installé, Calle de la Cruz, n’a eu de cesse de soutenir les ouvriers dans leurs conflits avec le patronat et la classe dirigeante espagnole. Dory assiste alors l’avocate dans ses dossiers, elle tape beaucoup de lettres pour les affaires, assiste aux différents procès. Elle dit qu’elle a énormément appris durant cette période, sur la politique, sur les lois du travail, sur la vie du Parti … La qualité des relations concrètes entre Maria Luisa , Dory et Adolfo en feront de vrais amis.

A ce moment-là, Dory et Adolfo deviennent alors un vrai couple.

Le procès d’Adolfo

Le procès d’Adolfo arrive en Juin 1972. Dory assiste au procès. Le nouveau couple s’est installé à Getafe. La sentence tombe des tribunaux fascistes,  Adolfo écope de 4 ans de prison. Il retourne donc à Carabanchel. La troisième galerie de la prison accueille les prisonniers politiques. Au septième étage on y enferme les homosexuels à qui on confie, de façon caricaturale, les tâches ménagères (couture, repassage …). Les femmes, elles, sont enfermées à la prison d’Alcala de Henares.

La vie collective entre les prisonniers était une vraie réalité. Ils arrivent à organiser des réunions collectives clandestines, à répartir les victuailles que les familles envoient en quantité. Adolfo ne fera finalement qu’une année car il exécutera des tâches qui lui apporteront des remises de peine (cuisine, couture, tissage, jardinage, cours de français …).  Paulino, qui deviendra plus tard le voisin du couple à Gavilanès, a partagé la cellule avec Adolfo. Pendant ces longs mois d’incarcération Adolfo lui apprend les bases du français. Les conditions dans la prison restaient très dures. Les prisonniers organisent des grèves de la faim mais il était conseillé aux prisonniers qui allaient être libérés de ne pas y participer de façon à ne pas alourdir leur peine. C’est en prison qu’ Adolfo apprend le coup d’État au Chili et la mort du président  Allende.

Durant toute son incarcération Adolfo sera soutenu par la cellule du Parti Communiste de la Rochelle.

Finalement Adolfo est libéré et peut rejoindre Dory. En 1973 le couple s’installe calle Galatea à Madrid.

Adolfo récupère l’Opel qui avait servi à Jean Jauneau pour  rentrer en France. Cette voiture va avoir de l’importance dans la mission que leur confie le Parti; assurer l’imprimerie de la propagande des Comisiones Obreras et la transporter dans de nombreux lieux.  C’est Victor Diaz-Gardiel, libéré de prison après 9 années d’incarcération, secrétaire du parti de la province de Madrid qui va proposer à Adolfo de s’occuper de cette propagande. Un dénommé Javi, sert d’interface entre le couple et le Parti.   

Il s’agit de garder secrète cette activité de propagande. Même l’avocate  Maria Luisa n’est pas au courant. Il faut amener les machines à imprimer à la maison, les amis ne peuvent venir les visiter. Une édition est préparée chaque semaine.  Dory a en charge la réalisation de la maquette des couvertures et elle réutilise les dessins de nombreux artistes engagés. Les informations sont diffusées également sur les ondes de « Radio Espana independiente » qui émet de Roumanie.

Carmen, la sœur de Dory, vient vivre avec eux à Galatea et elle aide aux activités d’impression des brochures. Une fois celles-ci imprimées il faut les distribuer, les laisser dans des endroits anonymes, comme des parkings, pour que d’autres personnes les récupèrent. Parfois ils ont pu être suivis par la police et ont dû laisser la voiture sur place, fermée à clés pour la récupérer ensuite tard dans la nuit. 

Un jour, Javi est arrêté pour avoir participé à une manifestation. Dory et Adolfo cachent tout le matériel au fond d’un puits dans le jardin et recouvre le tout de terre. Mais c’est finalement une fausse alerte. Javi est rapidement libéré sans rien dévoiler de leur activité  clandestine.

Au-delà de cette mission de diffusion, une fois par semaine, le Parti demande à Adolfo de récupérer du matériel  en France, à Bayonne, des documents, des plaques à imprimer pour le journal Mundo Obero .

La vie du couple s’installe. Dory tombe enceinte une première fois mais le bébé sera mort-né à la naissance. Puis le 28 juin 1975, vient la naissance heureuse d’Enrique, qui sera leur seul et unique fils.

Le  soir du 9 avril 1977, le couple apprend qu’il va être annoncé à la radio que le Parti Communiste va être officiellement légalisé. Franco est mort et la vie politique en Espagne bouge. Les attentats d’Atocha en Janvier 1977 aident, finalement les responsables du PCE à négocier leur reconnaissance officielle après une série de compromis importants. Ce soir-là, tout le monde écoute la nouvelle vers 20h, Dory, Adolfo mais aussi la fille de Paulino et de Vicente Granados, militant communiste rochelais, sont présentes.  C’est une énorme fête, Adolfo passe la nuit dehors avec ses amis et ne rentrera qu’au petit matin. Cette décision du gouvernement entraînera la démission du ministre de l’Intérieur Manuel Fraga (qui fondera le parti dont émerge plus tard le PP) et du ministre de la Marine, l’amiral Pita de Vega.

Après la légalisation du Parti, les activités de propagande clandestine n’ont plus de sens. Dory et Adolfo restituent le matériel et les documents aux archives des Comisiones Obreras. Le matériel y est toujours archivé.

Nous finissons notre échange avec la lecture de quelques lettres qu’Adolfo avait reçues, à l’époque en prison.

Propos recueillis par Jean-Michel Pérez Zapico

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