Octobre 1934

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À propos du livre de Miguel Martinez del Arco "Mémoria del frio", éditions Hoja de lata, 2021

Un article d’Esther López Barceló (traduit en français par Carmen Otero Pérez)

Esther López Barceló est née à Alicante en 1983. Diplômée en histoire, spécialiste en archéologie.  Auteure de deux livres : « Témoignage de la mémoire » et « La conquête des villes ». Actuellement professeure d’Histoire à Valencia. Femme politique, députée d’Izquierda Unida (EUPV) au Parlement de Valencia entre (2011 et 2015).

MEMORIA DEL FRÍO (Mémoire du froid), un roman sur les femmes qui ont engagé leur vie pour que le retour de la démocratie soit possible.

« Quand j’eus fini de lire la dernière page, j’étais submergée dans un état de choc et d’angoisse dont j’ai eu du mal à me détacher », écrit Esther López Barceló à propos de « Mémoire du froid »

J’ai dû laisser passer quelques jours pour écrire sur de roman. Car ce n’est pas un roman de plus. C’est la chronique brutale de la violence du fascisme sur les corps vulnérables de milliers de femmes et d’hommes. Surtout, des femmes. Racontée à travers une écriture qui frappe, qui caresse, une écriture qui prend de la corporéité, qui dans l’ampleur de chaque phrase marque le pouls des émotions et des événements. Une écriture qui aspire à être une image. Et avec elle, tresse le fil de l’histoire, des histoires, à l’aide de morceaux solides qui témoignent, de manière avide et tangible, sur le désir de destruction de la part des vainqueurs sur les braises des vaincus, qui malgré tout, sont restés – inexplicablement – accrochés à la vie. 

Bien qu’il s’agisse de son premier roman, Miguel Martínez del Arco ose construire l’histoire en la cimentant sur une structure où le temps n’est pas le fil conducteur. Nous plongeons dans les méandres des différentes intrigues en sautant à travers les décennies entre les paragraphes, en maintenant la tension des actions séparées dans le temps, comme si elles se déroulaient parallèlement dans une démonstration de virtuosité digne d’un vétéran de l’alchimie des mots. C’est ainsi que l’auteur lui-même s’introduit dans le roman à partir de notre présent collectif, révélant ainsi le dénouement des différents scénarios qui entourent les histoires.

« Quand j’eus fini de lire la dernière page, j’étais submergée dans un état de choc et d’angoisse dont j’ai eu du mal à me détacher »,  ceux qui arriveront à la fin du livre, me comprendront. J’étais incapable d’écrire, je voulais juste protéger l’auteur sous mon étreinte, comme je le fais avec mon fils quand il souffre. Parce que cette histoire est aussi la sienne, Miguel Martínez. Les éditeurs de Hoja de Lata disent en 4º de couverture, sans enfreindre la vérité, que c’est le récit de la vie de Manuela del Arco, la prisonnière politique qui a passé le plus de temps entre la crasse, la faim et la violence de ces cages que le franquisme osa appeler prisons. Cependant, pour moi, c’est aussi l’histoire du fils de ces parents héroïques, antifascistes, traversant les éclairs éblouissants et les ombres terribles que cela implique.

Car tout ce que l’on trouve dans ce document incontournable (lire l’adjectif en majuscules et sans le ton habituel) est le fruit d’une reconstruction tardive mais percutante, réalisée par Miguel qui, à l’âge adulte, a besoin de comprendre jusqu’à l’épuisement pour pouvoir correspondre et, enfin pardonner, rejoindre ses parents à partir de l’engagement du militant antifasciste,  mais aussi pour leur pardonner, et se pardonner à lui-même, toute la douleur que ce sacrifice leur a fait subir à tous les trois. Et je renonce à utiliser le concept de pardon, parce que ce n’est pas exact. Les blessures  anciennes de Miguel suppuraient encore, l’écriture a finalement réussi à les guérir. 

En ce qui concerne le titre, le froid, n’a pas une représentation unique, il en a plusieurs. Celle de la douleur glacée et insupportable de la torture, celle de la température que ressentaient les prisonnières et prisonniers lorsqu’ils atteignaient la liberté, celle qui gèle le corps de ceux qui savent qu’ils ne leur restent que quelques heures avant de mourir sous les coups des fusils, celle de l’enfant qui apprit à se taire très tôt. Les parents de Miguel ont traversé le temps, presque deux décennies, sans jamais avoir ressenti la chaleur d’une compensation juste. Ils ont risqué leur vie, c’est vite dit,  en transportant des machines à imprimer, en écrivant des tracs, en déchiffrant des messages codés et en vendant des stylos plumes Parker. Des actes en eux-mêmes dépourvus de gravité qui, après le triomphe de la barbarie, se sont transformés en armes insignifiantes pour nourrir et organiser tout un essaim de militantes et militants qui, en luttant pour parvenir à l’union, proposée dans la stratégie conçue par le Parti Communiste, serait capable de renverser la dictature.

Bien que nous sachions comment l’histoire collective se termine, chaque mission et chaque plan témoigne du faible sommet que la volonté humaine est capable d’atteindre lorsque la force d’une idée la dépasse. C’est le récit du fils de héros qui, jusqu’à présent, avaient manqué d’une mythologie qui pourrait les glorifiés, bien qu’il ne s’agisse pas d’idéaliser, ni de tomber dans les manichéismes, car Miguel explique de manière intelligente la complexité de leurs personnalités. Il ne se limite pas, non plus, à leurs deux biographies, loin de là, car ce roman est une couverture cousue à partir de brides d’autres vies parallèles : celles de Paquita, de Feli, d’Esperanza, d’Encarna, d’Ana et de Jose amalia. Les autres femmes qui sont devenues une partie de la généalogie de sa mère, sa famille, très grande et solide composée exclusivement de prisonnières politiques. 

Miguel Martínez, tel un archéologue, a exhumé la tombe dans laquelle furent jetés les témoignages de l’antifascisme qui a combattu le régime depuis le cœur même de la répression, en particulier, ceux des femmes. Il savait par où commencer à enfoncer la pelle car depuis des décennies, il dormait sur un coffre qui gardait le plus grand héritage documentaire de ses parents, une boîte pleine de lettres. Dix-neuf ans de correspondance entre un homme et une femme tombés amoureux lors du procès qui les a condamnés.

Mais ceci n’est pas un roman épistolaire, au-delà du fait que ces plus de cinq mille lettres ont composé le contour stratigraphique que l’auteur a utilisé pour imaginer la vie quotidienne de ses parents derrière les barreaux. Mais ne pensez pas que ce soit juste une histoire d’amour, car ce roman nous raconte aussi la trahison et la situation grotesque qui ont ouvert les portes de Madrid à l’armée insurgée, nous décrit les appartements clandestins de torture, le voyage circulaire et interminable des prisonniers à travers les différentes prisons du pays, la méchanceté des bourreaux et la persévérance des victimes. C’est la constatation que, clairement, il y a une supériorité morale chez ceux qui défendent la démocratie face à ceux qui l’anéantissent.

Et c’est aussi un roman sur la lutte des guérillas, la solidarité, l’homophobie et la subordination des femmes dans l’antifranquisme , sur la capacité d’organisation politique dans les cellules du parti, la ténacité pour s’accrocher à ce monde sans être entraîné par la folie , sur le trachome qui a aveuglé des centaines de prisonnières, sur l’extrême clandestinité qui a transformé les amants en parfaits étrangers, sur la possibilité d’avoir quelque chose qui puisse ressembler à une vie, après avoir brûlé en enfer. Et, par-dessus tout, c’est un roman sur la sororité, qui ne pouvait être reflétée avec une telle sensibilité, que par quelqu’un qui écrit à partir des liens affectifs.

Miguel Martinez a traversé ma vie dans le passé, comme dans un rêve. Du moins, c’est comme ça que je m’en souviens, flou dans les brumes de ma mauvaise mémoire. Nous nous sommes rencontrés de manière brève, mais suffisante pour qu’il me dise, déjà à l’époque qu’il voulait écrire ce livre. Par hasard, des années plus tard, Daniel A. Prendes, l’un des éditeurs de Hoja de Lata, m’a envoyé le résultat pertinent de ce projet que Miguel m’avait révélé durant cette conversation oubliée et que j’ai reprise avec lui pas plus tard qu’hier. J’ai commencé par lui demander comment il allait, il m’a répondu que, très bien, d’un ton vraiment heureux. Il m’a expliqué qu’au début, il pensait qu’écrire ce roman était une obligation mais que, finalement, il s’était rendu compte que non, cela avait été un exercice, même égoïste, parce que l’écriture l’avait guéri. Et moi j’étais si heureuse de l’entendre dire cela, que, même maintenant, quand je m’en souviens, j’ai un nœud dans la gorge.

La maison d’édition Hoja de Lata s’est éprise du manuscrit de Miguel Martínez après une première lecture. Ce fut un amour réciproque instantanément, comme peu le sont. A tel point que le fils de Manolita a dit non à l’offre d’un éditeur de vieille souche rance ayant un énorme pouvoir d’achat. Pour lui, c’est très significatif que la famille Hoja de Lata ait misé sur son travail de romancier inconnu. Grâce à cette décision, nous avons également un avant-propos rigoureux et passionné de l’écrivaine Edurne Portela, une experte en littérature, celle qui provient des blessures de la violence politique. Ce n’est pas en vain que son premier livre était une dissertation sur l’écriture poétique des femmes victimes de la dictature argentine, travail qui par la suite, fut suivi d’autres réflexions matérialisées à travers des conférences, des articles et des avant-propos sur la construction de la mémoire par le biais de la création littéraire. 

Au cours de notre dialogue, Miguel et moi, nous nous plaignons des gens qui confondent l’objectif de son roman, ainsi lui ai-je demandé clairement, ce qu’il désirait raconter, pourquoi il s’était assis à son bureau durant deux ans de congé sabbatique, parmi lesquels le confinement de la pandémie s’était glissé. Et il me révèle ce qui est évident tout au long de ces pages, que l’origine du livre, son objectif, était de parler de ces femmes. Miguel considère que, « depuis le roman La Voix endormie de Dulce Chacón », il n’y a eu, aucun travail sur ce sujet qui n’ait placé les femmes dans une position de subalternité éternelle, dans laquelle elles sont déplacées vers un espace imposé par les hommes de leur vie. Et si les hommes de l’époque, pour la plupart des ouvriers n’ayant pratiquement pas fait d’études, avaient utilisé leur propre construction politique, elle serait aussi sophistiquée que celle des couturières et des femmes au foyer. Cependant, elles sont entrées dans l’histoire à partir de leurs diminutifs. Alors qu’ils étaient le camarade Martinez et le camarade Carrillo, elles étaient toujours Paquita, Manolita ou Feli après des décennies de lutte et d’emprisonnement. Même quelqu’un d’aussi important pour la récupération de la mémoire que Tomasa Cuevas, est devenue « l’épouse de Miguel Núñez ». « Ce que je cherche dans Mémoire du froid, c’est de pouvoir les placer dans la position réelle qu’elles ont occupée dans l’histoire car je pense que c’est une injustice qu’elles ne soient pas reconnues grâce à la valeur de leur lutte pour la réussite des conquêtes sociales dont nous profitons aujourd’hui. Elles ont aussi facilité l’arrivée de la démocratie. »

Miguel Martínez voulait témoigner sur cette forme de lutte différentielle des femmes, dans laquelle les liens d’attachement et leur manifestation étaient nécessaires: « Elles ont conçu une vie communautaire qui, à travers la sororité, les a transformées en une famille. Elles étaient absolument conscientes du combat qu’elles menaient, en raison de leur condition de femmes, y compris au sein du Parti Communiste. J’ai lu aussi, dans les lettres, comment ma mère a revendiqué son propre espace face à son mari, en lui disant « j’ai une vie et cette vie est à moi et pour vivre ensemble il va falloir la respecter. »

Quand je lui demande quel est l’héritage qu’il a reçu de sa mère, il me surprend avec une réponse dénuée d’épique mais pleine d’optimisme: « Elle m’a dit qu’elle s’était battue pour que nous puissions décider, pour pouvoir choisir dans la vie, et elle m’a toujours répété, très clairement, que nous n’avons qu’une seule vie et c’est pour cette raison qu’il faut jouir de la vie. Sans doute pour cette raison, lorsque toutes ces femmes résistantes se réunissaient dans notre maison, elles la comblaient, toujours, de joie avec leurs rires, se souvenant des anecdotes comiques qui avaient également fait partie de leurs expériences. 

Pour conclure, je lui présente le même dilemme qu’il pose à sa mère à un moment anthologique du roman : « Est-ce que ça en valait la peine ? » Je laisse, comme conclusion et résultat à ce texte, ses propres mots, parce que pour connaître la réponse de Manuela, il faut lire le livre : « Oui, pour moi, cela a été une découverte de moi-même. Cela a signifié un processus de libération et de création. J’avais passé toute ma vie à me sentir comme le dépositaire de la mémoire de beaucoup de personnes et j’avais besoin de me décharger de cette énorme responsabilité. Et je suis content du résultat parce qu’en fin de compte, comme ma mère disait, il n’existe qu’une seule vie présentée dans un unique paquet, donc il faut savoir se construire à partir de tous les évènements qui nous arrivent. » Et Miguel a réussi ; qui a lu le livre le sait.

https://www.hojadelata.net/tienda/memoria-del-frio/

EAN: 978-84-16537-87-7